Juste devant vous, repérez l’église Notre-Dame, la Liebfrauenkirche comme disent les gens d’ici. Impossible de la rater: deux tours coiffées de dômes en forme de bulbe dominent les toits, et la nef, cette grande partie centrale de l’église, s’étire avec de hautes fenêtres encadrées de pierre rouge.
Vous êtes sur le point le plus élevé de l’Altstadt, la vieille ville de Coblence. Certains jurent que l’église a pris de la hauteur pour se rapprocher du ciel; moi, je soupçonne plutôt une petite manie de surveiller le quartier. En tout cas, on est sur un assemblage vivant de siècles.
Retour en arrière, il y a plus de mille cinq cents ans. Les Romains viennent de plier bagage et, à cet endroit, se trouvait leur grande salle, une sorte de salon de réception à l’échelle impériale. Les Francs arrivent ensuite, avec de grandes ambitions et des barbes encore plus grandes, et décident d’y installer une église chrétienne. Elle évolue, s’agrandit, puis, au cours des années mille deux cents, elle est reconstruite en superbe basilique romane. “Basilique”, ici, veut dire une grande église organisée en plusieurs espaces, avec des tribunes, c’est-à-dire des galeries en hauteur. Et les deux tours carrées? Elles datent de cette phase. On raconte que la vue est formidable… à condition d’aimer les escaliers.
Pendant des siècles, c’est la principale église paroissiale de Coblence: on y fête, on y pleure, et on enterre même tout autour, jusqu’à l’année mille sept cent soixante-dix-sept, quand l’électeur Clemens Wenzeslaus interdit les inhumations dans les centres-villes. Moins de frissons, plus d’hygiène.
Sur le côté, cherchez la chapelle Saint-Michel, accrochée aux restes d’une tour du rempart romain. Son niveau inférieur servait d’ossuaire, une “maison des os” où l’on entreposait crânes et ossements. Au-dessus, l’archange Michel terrasse le diable depuis des siècles, avec un sérieux qui frise le plaisir.
Fin des années mille six cent: la guerre de la Ligue d’Augsbourg. Les troupes françaises bombardent Coblence et les flèches gothiques, très fines, disparaissent dans l’incendie. On les remplace ensuite par ces dômes baroques en bulbe, comme des chapeaux de fête.
À l’intérieur, le plafond en voûtes nervurées dessine une étoile. Le plus ancien autel, celui de Nicolas, montre une peinture avec la silhouette de Coblence telle qu’elle était avant le bombardement de l’année mille six cent quatre-vingt-huit. Ajoutez un crucifix en bois du quatorzième siècle, des pierres tombales contre les murs, et quelques sépultures Renaissance: les locataires sont d’un calme admirable.
La Seconde Guerre mondiale détruit les toits, mais les murs tiennent bon. Avec un toit provisoire et un plafond temporaire, les habitants reviennent et surnomment l’église “la petite Sainte-Marie”. Les restaurations durent longtemps, jusqu’au retour d’une vie rythmée par les cloches.
Et ces cloches, justement: elles font bien plus que sonner. Elles portent le cœur de Coblence, et ce cœur bat aussi pour l’U-N-E-S-C-O, l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture, puisque l’église fait partie du paysage classé du Haut-Rhin moyen. Si vous voulez creuser l’histoire des tours, de la construction ou du gardien de tour, venez me parler dans le chat de l’application.



