Bienvenue à Confluentes. Le nom sonne un peu comme un parfum de luxe, mais ici, c’est surtout le point névralgique de la vieille Coblence. Confluentes, ça veut dire la confluence, l’endroit où deux rivières se rejoignent. Et quelles rivières: la Moselle et le Rhin. Les Romains, eux, avaient le sens de la formule et appelaient l’endroit Castellum apud Confluentes, en latin, “la forteresse au lieu où ça se rejoint”. Plus classe qu’un simple “au bout du quai”, avouez.
On rembobine jusqu’en cinquante-cinq avant Jésus-Christ. Jules César ne pensait pas à la salade, mais à traverser le Rhin pour aller se frotter aux tribus germaniques. Dans le coin, les cours d’eau faisaient des virages de serpent, et César, pas du genre à se laisser arrêter par un peu d’eau, fait construire le tout premier pont sur le Rhin entre Coblence et Andernach. Les Romains étaient tellement forts en travaux qu’ils auraient pu lancer une émission de bricolage deux millénaires en avance.
Les vestiges ne sont pas forcément visibles au sol, mais tout près, sous des endroits comme Münzplatz et la Kastorkirche, les archéologues ont retrouvé des traces des premières habitations des tout débuts de Coblence. Puis vient Auguste, devenu empereur: les Romains installent une forteresse à la confluence pour surveiller une route capitale reliant Mayence, Cologne et Xanten. Pendant près de cent cinquante ans, les historiens cherchent la preuve de ce premier fort. Et en deux mille huit, au moment où l’on préparait une exposition florale, surprise: on tombe sur un fossé antique. Un fossé, c’est une grande tranchée défensive. Celui-ci fait quatre mètres de large et encore deux mètres cinquante de profondeur, appartenant à un fort romain carré d’environ cent mètres de côté. Vous venez pour des tulipes, vous repartez avec une forteresse.
Coblence est l’une des plus anciennes villes d’Allemagne. Bien avant Rome, les Trévires, un peuple celte, dominaient la vallée de la Moselle. En quatre-vingt-cinq après Jésus-Christ, l’empereur Domitien officialise les choses: Coblence est intégrée à la nouvelle province de Germanie Supérieure, l’équivalent romain d’un grand district administré.
À l’époque romaine, des ponts en bois franchissaient Moselle et Rhin. Imaginez le chantier: un pont d’environ trois cent cinquante mètres sur le Rhin, fait de centaines de chênes taillés en pointe et enfoncés dans le lit du fleuve. Cinquante et un de ces troncs gorgés d’eau existent encore aujourd’hui. Sur la Moselle, un pont un peu en aval reliait la grande voie romaine; on croirait presque entendre le conducteur de char râler derrière une charrette d’âne.
Vers l’an cent, de l’autre côté du Rhin, sur l’actuel Koblenz-Niederberg, les Romains bâtissent un autre fort pour garder la frontière. Il tient jusqu’à la fin du troisième siècle, quand les Francs débarquent et que Rome préfère se replier plutôt que de jouer les héros.
Quelques siècles plus tard, sous Constantin, nouvelle phase: une immense forteresse d’environ six hectares s’élève ici, dans l’Altstadt. Le tracé des murs suit grosso modo les courbes de rues comme An der Moselbrücke, Alten Graben et Am Plan. Il y avait dix-neuf tours rondes, chacune large d’environ dix mètres. Gardes en ronde, épées qui s’entrechoquent, marchands à l’œil vif, enfants qui filent entre les ombres: tout un petit monde surveillé par ces tours. Plus tard, les remparts médiévaux se mêlent à ces défenses romaines, puis on démolit les derniers morceaux au dix-neuvième siècle.
Mais tout n’a pas disparu. Sous la Florinskirche, on a retrouvé les restes d’une tour romaine. Et par endroits, des fragments de mur se cachent dans les fondations de maisons. Même certains noms de rues, comme Entenpfuhl ou Kornpfortstraße, suivent encore les anciennes lignes de fortification.
Alors, pendant que la Moselle et le Rhin se rejoignent là tout près, imaginez la fumée des feux de bois, les centurions scrutant l’est, et l’eau qui frappe les piles des ponts. Confluentes, c’est l’endroit où les rivières, et les histoires, se rencontrent. Et si un bruit de métal vous surprend… c’est peut-être juste quelqu’un qui a fait tomber une bouteille de vin. En route pour la suite.


