Pour repérer Deinhard, cherchez en face cette grande bâtisse blanche bien sage, soulignée de vert, coiffée d’un toit en ardoise. Façade élégante, entrée imposante, rangées de fenêtres au garde-à-vous… et surtout l’inscription qui s’affiche fièrement: « Stammhaus Deinhard seit eighteen forty-three ».
Alors oui, elle a l’air respectable. Mais ne vous fiez pas à son air de bonne famille: ici, on a vu passer des secrets, des toasts, et assez de bulles pour faire pâlir une baignoire de géants. Vous êtes devant le Stammhaus Deinhard, la maison d’origine d’un des grands noms allemands du vin effervescent.
Imaginez la fin du dix-huitième siècle. En seventeen ninety-four, un jeune marchand, Johann Friedrich Deinhard, lance ici sa boutique de vin. Ambitieux, le Johann. Le genre à se dire: « Koblenz, c’est bien, mais pourquoi pas le monde entier pendant qu’on y est? » La rumeur se répand vite dans la vieille ville: nouveau marchand, nouvelles bouteilles.
Sauf que le timing est… sportif. Quelques mois plus tard, les troupes françaises entrent à Koblenz. Beaucoup auraient baissé le rideau. Johann, lui, continue. Et le vin devient sa vedette. Il faut dire qu’il se marie aussi plutôt bien: sa femme, Ludovica, est la fille du maire, et en plus du citoyen le plus imposé de Koblenz. Dans les affaires, un bon réseau vaut parfois un bon millésime.
Au début, l’entreprise ressemble à une saga familiale, avec des rebondissements. En eighteen oh five, Deinhard embauche son premier représentant de commerce itinérant. On l’imagine partir en voiture à cheval vers Cologne et plus loin, les bouteilles qui s’entrechoquent comme une petite fanfare. Avec Karl Anton Tesche, qui tient des maisons de vin dans deux villes, ils stockent dans des caves installées sous l’ancien couvent Sainte-Barbe, le Barbarakloster, et dans une cave jésuite. Et en eighteen twelve, un nouveau personnage arrive: Friedrich Wincelius devient associé.
En eighteen twenty-five, cap sur l’Angleterre. Le jeune Anton Jordan s’y colle, parce que lui, détail décisif, parle anglais. Il fait la navette et devient la voix des vins de Koblenz à Londres. Après la mort de Johann, son fils August reprend, et les bouteilles se retrouvent aussi bien sur les tables fortunées que chez des têtes couronnées d’Europe.
Puis vient l’idée pétillante. Inspiré par Tesche, qui produisait des « vins du pays à la manière du Champagne », Deinhard ouvre sa propre fabrique de vin mousseux en eighteen forty-three, juste derrière ces murs. Et ça décolle: en eighteen fifty-one, cent soixante-seize mille bouteilles sont expédiées, et l’Angleterre craque pour le « Sparkling Moselle ».
Tout n’est pas simple: chaos politique, frontières qui bougent, transport fluvial capricieux. August Deinhard jongle entre politique et affaires avec l’adresse d’un artiste de cirque, mais en costume trois pièces.
L’innovation continue. En eighteen ninety-two, Deinhard est le premier en Allemagne à utiliser le procédé de « dégorgement »: c’est l’étape où l’on expulse le dépôt formé dans la bouteille, pour obtenir un vin clair et régulier d’une bouteille à l’autre. Récompenses ensuite: Grand Prix à l’Exposition universelle de Paris en nineteen hundred. Et quand l’entreprise achète une partie du fameux vignoble Bernkasteler Doctor, à raison de cent marks d’or par pied de vigne, certains les prennent pour des fous… jusqu’à ce que les rieslings valent de l’or, au sens presque littéral.
Le vingtième siècle secoue tout ça: guerres, marchés perdus, reconstructions, nouveaux partenaires par mariages, ventes, ou simple obstination vineuse. Après la Seconde Guerre mondiale, les exportations repartent, et les grandes années de fête en Allemagne font exploser les ventes de Sekt, le vin mousseux allemand.
Dans les années nineteen sixty, nouvelles caves, lignes de production modernisées, et ce Stammhaus reste le cœur du récit. Aujourd’hui, il est protégé comme monument culturel et rattaché au patrimoine mondial de l’U-N-E-S-C-O, l’United Nations Educational, Scientific and Cultural Organization. Et entre nous, regardez où vous mettez les pieds: avec deux siècles de stock, il y a peut-être une bouteille “oubliée” qui rêve encore de refaire surface. Santé.



