Vous voilà devant la basilique Saint-Kastor. Regardez-moi ces deux flèches jumelles qui montent la garde, et cette pierre claire, presque couleur crème. C’est la plus vieille église de Coblence. Tellement vieille que si ses murs facturaient chaque événement historique qu’ils ont vu passer, vous demanderiez un prêt rien que pour pousser la porte.
L’histoire commence au neuvième siècle. Imaginez le secteur encore bien plus vert, tout près du confluent du Rhin et de la Moselle, avec des prêtres francs et des ouvriers qui trimballent des blocs et posent les premières fondations. L’église est achevée vers huit cent trente-six, sur commande de l’archevêque Hetti de Trèves, avec un coup de pouce de l’empereur Louis le Pieux. Enfin… surtout Hetti, parce que Louis a carrément manqué l’inauguration. Le tout premier bâtiment n’avait pas exactement la même allure qu’aujourd’hui, mais il se dressait fièrement juste à l’extérieur des portes de Confluentes, l’ancêtre de Coblence.
Et avant même ces bâtisseurs, ce sol avait déjà une sacrée mémoire. Sous vos pieds, on a retrouvé des traces celtes de l’âge du Fer, comme des foyers. Puis, à l’époque d’Auguste, un fort romain s’installe ici. En deux mille huit, pendant qu’on retapait les jardins pour l’Exposition horticole nationale, des ouvriers sont tombés sur un profond fossé romain. L’Histoire, ici, se cache à portée de pelle. Plus tard, un temple gallo-romain se dresse sur le site, puis, après le départ des Romains, un cimetière franc prend le relais. Autant dire que c’était sacré bien avant qu’on prononce “Coblence” sans hésiter.
Saint-Kastor devient vite un lieu très royal. En huit cent quarante-trois, des envoyés des trois fils de Louis le Pieux se réunissent ici pour régler le partage de l’Empire franc. On appelle ça le traité de Verdun. En clair, une partie de l’Europe se dessine sur le pas de cette église. La “table de négociation”? Peut-être un banc grinçant, ou la plus belle stalle du coin.
En huit cent soixante, des rois rivaux s’y retrouvent encore et, miracle diplomatique, ils négocient la paix au lieu de se lancer une nouvelle querelle de couronne.
Mais tout n’a pas été doux. En huit cent quatre-vingt-deux, des Normands détruisent l’église. Les habitants la rebâtissent aussitôt. Au fil des siècles, l’édifice change: une façade à double tour apparaît, le chœur à l’est s’enrichit. Le chœur, c’est la partie autour de l’autel, réservée autrefois au clergé. Et entre mille cent soixante et mille deux cent huit, l’allure romane que vous voyez aujourd’hui se met en place. “Roman”, ici, veut dire un style médiéval aux formes solides, avec beaucoup d’arcs en plein cintre, des arches bien arrondies.
Ouvrez l’œil: les absides, ces volumes arrondis à l’arrière, sont ici en triple arcature; les pilastres, sortes de colonnes plates collées au mur, rythment les façades; les pignons des tours, ces triangles en haut des murs, sont bien raides; et vous verrez des lions sculptés, symboles du Christ. Faites le tour vers le chœur côté Rhin: là-haut court une galerie naine, une petite galerie décorative, avec vingt et une colonnettes sous des arcs.
À l’intérieur, on passe à un autre chapitre: des voûtes gothiques, donc des plafonds en arcs qui se croisent et montent en hauteur, des peintures murales anciennes, des restaurations délicates, et une belle collection de tombeaux et d’œuvres. La chaire en grès de mille six cent vingt-cinq, c’est le pupitre surélevé d’où l’on prêchait: elle sait se faire remarquer. Et si vous repérez une châsse, un coffret pour reliques, dédiée à Saint-Kastor et à Rizza, vous avez devant vous le grand luxe médiéval.
Même les cloches ont une biographie d’aventurières. Depuis mille deux cents, elles ont été confisquées pour la guerre, fondues en canons, sauvées par un clergé coriace, puis expédiées à Hambourg pendant la Seconde Guerre mondiale, avant de revenir après la paix.
En sortant, jetez un œil au jardin au sud, recréé pour l’exposition de deux mille onze en “jardin de paradis”. On y trouvait aussi un cadran solaire malin: il donnait l’heure et la date… à condition de comprendre le mode d’emploi, un vrai puzzle à l’ancienne. Sur le parvis, c’est-à-dire l’esplanade devant l’église, la fontaine Kastor, construite en mille huit cent douze, affiche une inscription moqueuse sur les retournements des guerres napoléoniennes. Même la pierre, ici, a le sens de l’humour.
Aujourd’hui, Saint-Kastor tient toujours le rôle d’ancre au confluent: paroisse vivante, site inscrit à l’UNESCO, l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture, et protégé par la loi. Si vous voulez creuser l’architecture, le mobilier, les alentours ou la communauté, retrouvez-moi dans la section chat.


