
Devant vous se dresse une vaste bâtisse en pierre brute couronnée d'un toit pointu très incliné, dont les fenêtres et la porte sont soulignées par d'épais encadrements en pierre claire. Bienvenue sur la place de la Paix. Le nom semble charmant, n'est-ce pas? Mais je dois vous prévenir, cette paix n'a rien à voir avec la tranquillité urbaine. Il s'agit de la paix éternelle. Autrement dit, la mort.
Pendant des siècles, cet endroit était le cimetière des pauvres de l'hôpital Saint-Jean. Imaginez la scène à la fin du douzième siècle. Un terrain vague planté de chênes et de noyers, rempli de sépultures anonymes. Comme nous l'avons vu dès le début, la Doutre était physiquement séparée du reste d'Angers par la rivière Maine et d'épaisses murailles fortifiées. Le boulevard Daviers, tout proche, a justement été construit à l'emplacement exact de ces anciens remparts qui enfermaient tout un microcosme de misère, de pouvoir et de religion.
Et c'est là que l'urbanisme devient fascinant. Autour de ce champ de cadavres oubliés, la haute société a décidé de s'installer. L'aristocratie et le clergé ne semblaient absolument pas dérangés par la vue. Au numéro cinq, l'hôtel Marcouault nous raconte une belle histoire de vanité. En quinze cent cinquante-quatre, un ecclésiastique nommé Mathurin Marcouault a acheté l'édifice et a lancé des travaux spectaculaires pour afficher son statut. Il a fait sculpter des masques et des chutes de fruits autour de ses fenêtres. Plus tard, la demeure est passée aux mains d'un ancien mousquetaire du roi, issu de la célèbre famille bretonne Du Guesclin. Le pouvoir militaire et religieux paradait littéralement au-dessus des tombes des indigents.
Sous la surface, d'autres secrets sont encore enfouis. Au numéro douze, sous l'hôtel de Scépeaux, se cachent d'imposantes voûtes en pierre du douzième siècle. Une voûte est un plafond cintré conçu pour distribuer le poids et supporter des charges massives, une véritable prouesse d'ingénierie médiévale. Ces souterrains faisaient partie de ce qu'on appelait la Roche du Ronceray, prouvant que les élites avaient très tôt colonisé cette frange du quartier.
Même au vingtième siècle, les luttes de pouvoir ont continué derrière ces façades. Au numéro quatorze vivaient les Poperen. Le père était un instituteur anarcho-syndicaliste. Ses deux fils ont grandi dans cette atmosphère militante et ont connu des destins nationaux spectaculaires, mais farouchement opposés. L'un est devenu ministre du Parti socialiste, et l'autre un puissant dirigeant du Parti communiste. Les dîners de famille devaient être tendus.
Les cimetières ont finalement été bannis des centres-villes par un édit royal, et de vastes travaux de terrassement au dix-neuvième siècle ont nivelé ce terrain accidenté pour créer la place que vous voyez aujourd'hui. Les murs de la Doutre ont peut-être disparu, mais les hiérarchies de pierre, elles, sont restées intactes.
Pour notre quatorzième et dernière étape, nous allons visiter un lieu où l'isolement était purement volontaire. Un couvent médiéval remarquablement préservé vous attend. Suivez la rue pour nous rejoindre au Couvent des Bénédictines du Calvaire d'Angers, à environ trois minutes de marche.



