
Regardez cet édifice en forme de L aux murs contrastés de schiste sombre et de tuffeau clair, couronné par de hauts toits à forte pente et dominé par une tour d'escalier polygonale. Ce bâtiment du quinzième siècle, construit à l'origine comme un paisible refuge intra-muros pour les moines de l'abbaye Saint-Nicolas, a subi une transformation pour le moins radicale. Les moines n'y ont d'ailleurs presque jamais séjourné, et l'endroit est devenu avec le temps un établissement correctionnel d'une redoutable sévérité. L'architecture gothique et renaissance que vous observez a donc abrité non pas la méditation silencieuse d'hommes d'Église, mais l'enfermement disciplinaire de femmes brisées.
C'est ici que l'on enfermait les pénitentes, ces femmes repoussées aux marges de la société, souvent qualifiées de filles de mauvaise vie, que l'on isolait du monde pour leur imposer la rédemption. L'histoire commence véritablement en mille-six-cent-quarante, sous l'impulsion d'un prêtre nommé Claude Ménard, en pleine Contre-Réforme, cette vaste offensive de l'Église catholique pour raviver la foi face au protestantisme. Les femmes qui entraient ici devaient se soumettre à une règle d'une sévérité absolue, axée sur l'humilité. Leurs vêtements reflétaient cette privation extrême. Elles portaient une grossière robe de serge grise taillée comme un sac sans le moindre pli, et une guimpe blanche, un grand col de tissu rigide destiné à dissimuler entièrement leur cou.
Avec le temps, la mission du lieu s'est durcie. Observez la première photo de votre application pour apprécier l'élégance de cette façade, un contraste frappant avec la dure réalité qui se jouait à l'intérieur. Vers mille-six-cent-soixante-quinze, un nouveau bâtiment appelé le refuge a été ajouté pour enfermer, sur simple ordre de la police, des prostituées contraintes à la réclusion pour des raisons sanitaires. Il s'est créé ici une cohabitation pour le moins troublante entre dévotion religieuse volontaire et détention carcérale forcée.

Au dix-neuvième siècle, les conditions de vie y étaient effroyables. L'hospice entassait des femmes condamnées, des indigentes vieillissantes et des malades atteintes d'infections vénériennes. C'est dans ce contexte médical et punitif qu'une prisonnière célèbre y fut jetée en mai mille-huit-cent-neuf. Il s'agissait de Renée Bordereau, une redoutable combattante qui s'était battue déguisée en homme dans les rangs de l'armée vendéenne.
La survie du logis que vous voyez relève presque du miracle urbain. En mille-huit-cent-soixante-quatre, le percement du boulevard qui se trouve juste à côté a purement et simplement amputé la majeure partie nord du complexe, détruisant à jamais la chapelle et le fameux refuge. Par un retournement de situation assez ironique, ce lieu autrefois dédié aux mortifications corporelles et aux repas frugaux a été transformé en deux-mille-dix-huit en Centre du livre gourmand, une bibliothèque abritant trente-six-mille ouvrages culinaires.
Mais nous n'en avons pas terminé avec les murs qui dissimulent des vies recluses. Continuons notre marche vers le Couvent du Carmel, à environ cinq minutes d'ici, où une autre forme de communauté religieuse a laissé une empreinte silencieuse sur la ville.



