
Vous devriez avoir devant vous un imposant mur d'enceinte en pierre percé d'un lourd portail en bois cintré, juste à côté d'une haute structure dotée d'un balcon en fer forgé et d'un toit en ardoise très pentu. Très souvent, l'orgueil aristocratique et les interminables batailles d'héritage ont conduit à la destruction pure et simple ou à la division absurde des plus grands domaines de cette ville. L'Hôtel de Tinténiac que vous regardez en est l'illustration parfaite.
Construit vers l'année mille cinq cents pour un riche dignitaire religieux, l'édifice est racheté au milieu du dix-septième siècle par Jacques Grandet. C'était un lieutenant redoutable dans la maréchaussée, l'ancienne force de police rurale sous l'autorité du roi. Il a racheté tous les jardins alentour pour asseoir sa domination sur tout le quartier. Le domaine était immense. Puis, l'année mille six cent quatre-vingt-onze est arrivée, apportant avec elle l'ouverture de sa succession. Ses deux fils se détestaient copieusement.
Il faut une rancune viscérale pour littéralement scinder sa luxueuse maison de famille en deux plutôt que d'en partager l'accès. Jusqu'où iriez-vous pour ne rien céder à votre propre sang?
Pour ces deux frères, la solution fut la chirurgie immobilière. Le domaine a été littéralement coupé en deux. L'aîné, Joseph, directeur du grand séminaire, qui est une école supérieure formant les futurs prêtres, a pris le bâtiment donnant sur la rue. Le cadet, François, un homme ambitieux qui deviendra maire d'Angers, a pris la vaste demeure principale construite au fond de la cour. J'imagine que les repas de famille étaient définitivement annulés.
Le destin du bâtiment n'a fait que s'empirer. Transformé en école pour une congrégation religieuse au dix-neuvième siècle, ses décors intérieurs originels ont été gommés et détruits au fil du temps pour faire place à des salles de classe. Laissé à l'abandon dans les années mille neuf cent soixante-dix, ce monument menaçait carrément de s'effondrer. Il aura fallu le rachat in extremis par la ville, puis par un propriétaire privé courageux, et trois immenses campagnes de restauration pour sauver ces murs fracturés par la vanité.
Si vous pensez que diviser un manoir en deux est extrême, attendez de voir comment on peut transformer radicalement l'architecture d'un lieu de culte. Reprenons la route en direction de la Synagogue d'Angers, c'est à environ trois minutes de marche d'ici.



